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aneco

25 Mai 2022

Notre passage en Suisse s’achève par Genève, une ville internationale qui accueille un grand nombre d’institutions mondiales et d’ONG. On retiendra ici la présence du siège de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Nous aurions pu évidemment tenter d’obtenir un rendez-vous dans ces grandes tours d’ivoires mais ce n’est pas ce qui nous intéresse. 

Nous allons voir ici des amis, les membres de l’association aneco. En fin d’après-midi, nous passons entre les gouttes avant d’arriver dans la colocation de Marius. Nous y resterons plusieurs jours. Il s’agit d’une immense maison en banlieue de Genève dans laquelle vivent 6 personnes. Toutes ont des métiers différents. Pour la petite anecdote, c’est là que l’on pu voir la plus grande collection de jeux de société dans une même maison !

Au dernier étage, on y trouve une salle immense aux usages multiples. Depuis le covid, elle sert notamment d’espace de coworking pour les colocs et amis en télétravail. C’est ici qu’est basé le siège de l’association aneco.

Celle-ci est toute récente. Elle a profité de la belle dynamique présente à Genève en matière d’habitat participatif pour démarrer ses actions. En effet, du fait des multiples activités économiques qui y sont présentes et de l’augmentation de la population, il existe une pression gigantesque sur le logement à Genève. Les appartements coûtent chers, même en ayant un salaire Suisse. Ainsi, depuis plus de dix ans, certain.e.s habitant.e.s ont trouvé la parade : ils se constituent en coopérative d’habitant.e.s et se positionnent comme leur propre promoteur immobilier. Ces coopératives achètent ensuite leur terrain (ou ils sont mis à disposition par l’état Suisse), puis font construire leurs immeubles en articulant l’architecture autour des dynamiques de vies collectives établis par les habitants. Nous avons eu la chance de rencontrer l’un des initiateurs de ce mouvement, Benoît, qui a créé la coopérative Equilibre à l’époque. Ces lieux de vie participatifs sont des espaces dans lesquels de nombreuses expérimentations peuvent être mises en place. C’est ce qu’a bien compris l’architecte Stéphane Fuchs en proposant à Philippe Morier-Genoud de l’accompagner sur l’installation de nouveaux systèmes d’assainissement plus écologiques.

Rencontre avec Stéphane Fuchs
Rencontre avec Benoît, un des membres fondateur de la coopérative équilibre, au logement de Crecy

Dans tout cela, la petite équipe d’aneco constituée de Johanna, Marius, Ivo, Kayla et bien d’autres, s’est initialement joint à un projet de coopérative d’habitant qui se nomme la Bistoquette. Dans la conception de l’immeuble, il a rapidement été question d’assainissement. Ce réel besoin d’assistance de la part de leur collectif d’habitant leur a fait prendre conscience de l’activité qu’ils pouvaient développer. Ils se sont mis en contact avec Philippe pour créer l’association aneco. Ainsi, l’association est née de la rencontre entre un groupe de bénévole composé notamment d’ingénieurs de l’EPFL et de Philippe alors proche de la retraite. Ce dernier, a sauté sur l’occasion pour créer l’association aneco avec ces « p’tits jeunes » afin qu’ils puissent continuer à mener les activités qu’il a développé tout au long de sa vie, tout en gardant le même esprit de partage de connaissance. Philippe a donc accepté de transmettre l’ensemble de son savoir-faire et de son expérience accumulé au fil des années.

Aujourd’hui, l’association conseille différentes structures dans l’installation de systèmes d’assainissement innovants et décentralisés. C’est d’ailleurs ces termes qui leurs permettent d’installer ce type de procédé. En effet, dans le canton de Genève, ils ont la possibilité de constituer un dossier faisant passer le système d’assainissement pour une expérimentation moyennant la réalisation d’analyses régulières de la qualité de l’eau rejetée en sortie de traitement. Au-delà  de l’aide à la conception, aneco peut également être amené à entretenir et suivre les installations déjà mises en place. C’est notamment ce qu’elle fait sur l’immeuble de Soubeyran géré par la coopérative Equilibre.

L’immeuble de Soubeyran, équipé en toilettes à eau en circuit fermé
Sous la terrasse se trouve la station de lombricompostage

Il s’agit d’un immeuble de 38 logements répartis sur 6 étages construit en plein cœur de la ville de Genève en 2016. Ici, l’ensemble des réseaux d’eau sont présents à proximité : eau potable, eau pluvial et eaux usées. Malgré toutes ces infrastructures, l’immeuble est en partie déconnecté du réseau collectif. L’eau de pluie issue des toitures est stockée dans une grande cuve enterrée. Une partie de cette eau est directement renvoyée dans les chasses d’eau des appartements tandis que le reste est utilisé pour arroser le potager. Après utilisation, les eaux vannes (eaux usées issues des toilettes) sont envoyées dans une station de traitement par lombricompostage. Il s’agit d’un filtre composé de 3 couches. La première est organique et accueille un écosystème coprophage composé de vers-de-terre et de micro-organismes. C’est ici que la matière solide est retenue et dégradée. La deuxième couche composée de charbon accueille toute une flore microbienne spécialisée dans la dégradation des bactéries pathogènes. La troisième couche est un simple filtre à sable constituant un traitement supplémentaire permettant de réutiliser l’eau par la suite. Les eaux ménagères (eaux issues des cuisines et salles de bain) sont traitées de la même façon.

Car en effet, les eaux traitées sont ensuite mélangées avec les eaux de pluie afin d’être réutilisées. Toutefois, ce n’est pas un circuit que l’on peut qualifié de fermé puisqu’il existe toujours en apport d’eau potable pour les autres usages de l’eau (cuisine, douche, etc.) et qu’il existe un rejet faible mais constant au réseau collectif étant donné le besoin limité des chasses d’eau de l’immeuble. Une partie de ces eaux usées traitées est donc renvoyée vers le réseau d’eau pluvial de la ville. Ces eaux sont ensuite rejetées directement au milieu naturel sans traitement supplémentaire. Chaque année, l’excédent de lombricomposte produit par l’action des bactéries est extrait de la partie supérieure du filtre pour être épandue au jardin. C’est un événement festif qui rassemble des habitant.e.s de l’immeuble.

Le procédé test de stabilisation de l’urine : le pitribon
Discussion avec Johanna et Ivo d’aneco

Lors de notre séjour, nous avons pu visiter d’autres immeubles de la coopérative Equilibre, dont l’immeuble de Cressy, le premier construit par la coopérative. C’est aussi le plus petit. Il s’étend sur 3 étages et comporte 13 logements. Chaque appartement est équipé de toilettes sèches avec une colonne de chute permettant d’envoyer les matières au sous-sol. Là, des composteurs prennent le relais pour décomposer la matière. Le composte ainsi formé sert au jardin. Ici, l’entretien des installations est finement organisé entre les habitants de l’immeuble. Toutes les semaines, un.e habitant.e fait le tour des composteurs afin de vérifier qu’ils ne manque de rien. Les premières années, les habitations se sont faites envahir de moucherons. La solution qu’ils ont trouvé fût de couvrir régulièrement les composteurs de feuilles sèches. Si c’était à refaire, Ralph (l’habitant qui nous a fais la visite), ne garderait pas le même système. En effet, l’ergonomie des composteurs n’est pas optimale, mais ces mêmes composteurs ont le mérite d’être une fonctionnels depuis 10 ans. Dans cet immeuble, les eaux ménagères atterrissent quant à elles dans un filtre planté de roseaux situés le long du bâtiment.

Les toilettes sèches à séparation présentes dans les appartement à Crecy
Ralph nous présente les composteurs recevant les matières des toilettes

Dans la suite de ces visites, nous prenons les vélos en direction des Vergers, un habitat coopératif construit plus récemment, en 2018. Sur le chemin, Victor crève une nouvelle fois avec son vélo. Ayant laissé les rustines et chambres à air à la maison, nous n’avons rien pour réparer la crevaison. Johanna qui est notre guide sur le moment prête gentiment son vélo à Victor pour qu’il puisse continuer avec les autres. Genèvoise chevronnée, elle affrontera le dédale des lignes de transports en commun avec un vélo sous le bras, pour rejoindre l’équipe au lieu de rendez-vous. Merci à elle !

Dans cet immeuble, nous découvrons un tout autre système, celui du cacarousel ! Ici, seulement quelques appartements ont accepté de faire le pas. Il s’agit d’un système de lombricompostage qui tient dans une pièce de la taille habituelle de nos toilettes. En effet, ici, il était impossible d’agrandir la surface de la pièce des toilettes lors du projet architectural. Philippe Morier-Genoud, concepteur du système, a dû s’adapter. Il a donc créé le cacarousel. Il s’agit de toilettes à séparation des urines à lombricompostage. La forme du cacarousel ressemble fortement à un tambour horizontal de machine à laver que l’on aurait intégré à l’assise de la toilette. Le côté presque magique de ces toilettes est que dans des conditions optimales de fonctionnement, il n’a jamais besoin d’être vidé ! Les matières tombent dans ce grand cylindre et vont être petit à petit décomposées par les vers de terre préalablement introduits. Ici, pas d’ajout de sciure comme on pourrait l’imaginer. L’utilisation de papier toilette suffit à apporter du carbone. On pourrait éventuellement asperger les matières d’eau de temps à autre, afin d’apporter l’humidité nécessaire au bon équilibre du lombricompostage. Une zone, constituée de chanvre, positionnée au centre du cacarousel servira de « maison » aux vers de terre. En effet, ces derniers ne vivent pas au même endroit où ils mangent. Il leur faut leur confort. Au fil du temps, cette zone théorisée au début par Philippe a disparu. L’ensemble du cacarousel est désormais homogène.

Un cacarousel installé chez l’habitant
Le ver de terre, un allié de poids pour l’assainissement durable

Des problèmes de moucherons ont également été observés lors de l’installation des cacarousels. L’équipe d’aneco semble avoir aujourd’hui une solution pour les éviter. Leur piste la plus prometteuse est l’aspersion du compost par un mélange de deux produits naturels, une bactérie du sol et un champignon qui attaquent les œufs des moucherons. Ce geste est à réaliser régulièrement sur une période de deux mois mais semble fonctionner sur le long terme.

Dans cet immeuble, un nouveau procédé de traitement est en phase de test : le pitribon. Il est constitué d’un grand filet remplit de charbon de bois suspendu au plafond. L’arrivée d’urine brute se fait par le haut. Le liquide passe donc au travers du filtre. Les bactéries qui se développent sur le charbon de bois vont alors réaliser un processus dit de « nitrification ». L’azote présent dans les urines va ainsi se retrouver sous une autre forme. On limite ainsi la perte d’azote sous forme de gaz comme c’est le cas lorsque l’on se soulage en pleine nature. En traversant le filtre, le liquide va néanmoins perdre une grande partie de son volume initial. Le produit final obtenu est ce qu’on appelle de l’urine nitrifiée concentrée. C’est la même idée que pour l’Aurin produit par l’entreprise Vuna (cf article précédent sur l’Eawag & Vuna). Seulement là, le procédé est nettement plus simple et Low Tech. En jouant avec la gravité, il est facile de ne pas consommer énergie. L’inconvénient reste l’efficacité du procédé. Marius estime aujourd’hui que l’urine est concentrée à hauteur de 40% là où le procédé Vuna arrive à des taux de l’ordre de 90%. De plus, il n’existe encore aucune donnée sur l’abattement en micropolluant via le pitribon. Ce procédé est tout récent. Nous avons adoré le découvrir également dans la cave de la colocation de Marius. Il y réalise un grand nombre d’expérience sur le type de substrat, sa granulométrie, le débit d’urine arrivant sur le filtre, le ph du produit final obtenu, etc.

Vous l’aurez compris, les procédés promues par aneco sont innovants et révolutionnaires dans leur façon de repenser l’assainissement. Voir que ceux-ci fonctionnent et sont déjà mis en place pour épurer les eaux usées de centaines d’habitant.e.s en plein cœur de la ville, ça donne de l’espoir ! Il subsiste toutefois de nombreuses incompréhensions sur les mécanismes naturels utilisés dans ces procédés. C’est pourquoi, depuis quelques mois, Kayla, une des membres de l’association, a démarré une thèse en partenariat avec l’université de Genève qui vise à étudier les performances et le fonctionnement de ces procédés. Une vraie opportunité pour l’association.

Le Rhône à Genève, comme symbole de la ressource en eau douce à protéger durablement

C’est ainsi que se clôture notre épopée Suisse. Si vous êtes professionnels dans le domaine de l’assainissement, nous vous conseillons donc vivement d’aller faire un tour dans ce pays. Ils semblent être réellement en avance sur nous sur certains sujet liés à l’assainissement. C’est d’ailleurs l’un des rares pays à avoir adopté une réglementation sur le traitement des micropolluants dans les eaux usées (résidus médicamenteux, pesticides, etc…). Toutes ces substances que l’on ne traite pas dans nos stations d’épuration actuellement. Cette réglementation est une première. Elle semble plus qu’incomplète (d’après les témoignages des suisses rencontrés) sans toutefois prendre le sujet sous le bon angle mais elle mérite d’exister.

Mille merci à toute l’équipe d’aneco de nous avoir fait découvrir leur travail. On reviendra !

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